Rencontre avec Jean-Christophe Chauzy à Bruxelles

Quelques heures avant le match improvisé où le Fluide Glacial et le Spirou Magazine allaient s’affronter à Bozar, le soleil brille, les ballons se gonflent et montent tranquillement dans le ciel, les enfants courent dans le Parc Royal de la capitale belge et des centaines d’albums se font dédicacer.

À l’occasion de la fête de la Bd à Bruxelles 2018, tu dédicaçais ton album l’été en pente douce, dont le scénario est écrit par Pierre Pelot. Qu’est-ce qui t’avais poussé à dessiner cette histoire?

Je connaissais Pelot parce-que je l’avais lu adolescent, enfin une partie car il est impossible de le suivre.
Donc Yan Lindingre m’avait soumis la proposition de travailler sur ce texte, il voulait faire participer Pelot et choisit le texte le plus connu du grand public pour essayer d’assurer la meilleure réussite possible de l’album.
J’ai préalablement travaillé avec des auteurs de polar, avec Thierry Jonquet, avec Marc Villard, qui sont de grands auteurs du polar français, c’était donc l’occasion d’en agrafer un troisième à ma boutonnière.
J’avais accepté le projet sans problème même si cela m’en a posé.

Pelot et Chauzy, L’été en pente douce.
Éd. Fluide Glacial

Quels genre de problèmes ?

Je travaillais déjà sur la 3e partie de Le reste du monde (Éd. Casterman).
Ensuite j’avais juste lu L’été en pente douce deux fois. Arrive le moment où il faut lire le scénario de Pierre Pelot, je découvre que toute la première partie du bouquin a une densité de dialogue gigantesque alors que je sortais deux bouquins où justement les gens pensent plus car ils ont de moins en moins de choses à dire.

Je pensais avoir du mal à trouver le plaisir de dessiner avec de telles contraintes mais je devais trouver une solution par moi-même et ça a donné le résultat actuel.

J’ai appelé Pelot pour lui expliquer que je ne pouvais pas tout rentrer dans les cases et il a répondu:
« On m’a dit qu’il fallait 100 pages mais si tu veux on peut en faire 200. »

Les histoires que tu crées sont évidemment différentes d’un album à un autre, serait-ce à cause de la peur de l’ennui ou un amour pour la diversité ?

Je pense que c’est dû à mes envies personnelles et aux sujets sur lesquels j’ai travaillé mais ils restent adaptés différemment selon les péripéties, les contextes et le ton de l’histoire qui peut être très noire ou ironique mais en gros à chaque fois l’idée est celle de l’inadaptation.
Si quelque chose traverse mon travail, je pense que c’est ça.

Comme pour les personnages de L’été en pente douce, le monde est difficile.

On a l’impression que le libéralisme a complètement miné les esprits faibles mais en effet, le monde est dur. Les femmes ne sont pas très bien servies dans ce bouquin.

Comment es-tu tombé amoureux de l’aquarelle ?

La question de savoir comment j’allais arriver à la couleur s’est posé lorsque j’ai fait mes premiers bouquins chez Futuropolis.

Étienne Robial, qui était le patron et les bouquins étaient exclusivement édités en noir et blanc. J’ai commencé là-dedans.
Je me suis très vite aperçu que c’était très difficile.

J’ai commencé chez À suivre en proposant des projets qui nécessitaient de la couleur. C’est comme ça que je m’y suis mis.
Cet été, j’ai redécouvert l’aquarelle avec un nouveau papier et un nouveau rapport à l’eau. Ce qui est génial c’est que ça va continuer ainsi.
L’aquarelle est, pour moi, la technique de mise en couleur la plus organique par rapport à mes dessins.
La qualité est due à une certaine forme de souplesse et d’élasticité alors que la gouache est plus fastidieuse et le numérique ne m’intéresse pas.
Il y a une part d’accident dans l’aquarelle.
Je suis revenu à la couleur directe avec la mine de plomb, quelque chose de naturellement souple qui donne des noirs-gris assez veloutés.
Cela passe très bien avec la manière dont réagit l’aquarelle sur un papier, où elle va se disséminer dans les godets avec des résultats souvent excitants et imprévisibles. C’est aussi le côté difficile de l’aquarelle.

On te doit les albums Le reste du monde et Le monde d’après.

Depuis des années, l’envie m’était revenue de bosser seul, de choisir mes thèmes et de pouvoir les développer, les découper, les mettre en page comme je le voulais.

Il m’est alors venu à l’idée, dans ce monde chahuté politiquement et écologiquement auquel nous appartenons, de faire un livre.
Le reste du monde devait être un livre avec, pour le moins, une fin ouverte voire une catastrophe sans issue de secours en restant sur la question:
« Qu’est devenu le reste du monde ?».
Le second tome est né et le troisième est arrivé fin octobre 2018 et sera le premier d’un nouveau diptyque, c’est un bonheur. Même si le bonheur est paradoxal.

Le fait d’avoir créé un scénario et de maîtriser le projet de A à Z, on peut imaginer que c’est un bonheur.

Oui en effet, d’ailleurs j’ai commencé ma carrière en faisant mes livres moi-même (chez Futuropolis et Casterman). En travaillant avec des écrivains j’ai eu l’impression de gagner un certain confort mais j’ai fini l’air de rien par perdre confiance sur mes propres capacités et à raconter une histoire qui intéresse du monde. J’avoue que je finissais par m’effacer.
C’ est la nouvelle équipe avec Benoît Mouchard qui m’a poussé dans cette direction là en me disant:

« On aimerait bien éditer de toi des choses personnelles. ».
Ça a été la le coup de pied au cul le plus salutaire que j’ai pas eu depuis très longtemps. C’est la première fois que je m’autorise des doubles pages !

Je suis exactement sur les thèmes qui me préoccupent le plus en ce moment et qui devrait préoccuper beaucoup de monde.

Quel est ton livre coup de cœur et que lis-tu en ce moment ?

La route de Cormac Mc Carthy est le dernier roman à m’avoir bouleversé. Je me suis mis à lire tous ses livres de manière boulimique.